Des lunettes bien Net !


Le marché français s'ouvre aux opticiens en ligne avec un argument de poids : le prix. Les historiques s'offusquent mais craignent surtout de partager un si beau gâteau !



Mi juin, Pans 13e, au siège d Happyview. Son président, Marc Adamowicz, est soulage. Exit, pour l'instant, la crainte de voir les verres progressifs de lunettes purement et simplement interdits de vente sur le Net comme le souhaitaient certains opticiens de boutique, en assimilant la vente en ligne a du colportage médical interdit en France. « Les progressifs représentent la moitié de nos ventes et jusqu'à 70% de notre marge», assure Marc Adamowicz. Et une bonne partie de celles des opticiens d'officine ceci expliquant cela! A priori l'e-opticien n'aura pas a mettre la clé sous la porte, au grand soulagement d'Alven Capital et des Business Angels qui venaient de lui accorder 3 millions d'euros Transposant une directive européenne, le projet de loi qui pouvait menacer la start-up ne s attardait finalement qu a préciser les conditions de retour d'un produit (1). Mais un amendement de dernière minute étant toujours possible, cet ancien Essec, passé auparavant chez Krys, continue inlassablement a arpenter les couloirs des ministères de la Santé et de l'Economie. Pas question de baisser la garde il vient de créer le Syndicat national des opticiens sur Internet Lclobbymg départ et d'autre, va continuer abattre son plein.


En attendant, Marc Adamowicz n'est pas le seul a tenter de tailler sa route. La vente en ligne de produits d'optique (lentilles, lunettes ) se développe doucement en France, longtemps après les Etats Unis, le Canada, l'Allemagne ou la Grande Bretagne. Happyview.fr, direct-optic.fr, easy-verres.com (vente de verres seulement) et quelques autres ont défriche un marche qui va voir fleurir les initiatives d'acteurs ayant pignon sur rue, au sens propre,comme Krys ou Optic 2000, et de «pure players » ambitieux. C'est le cas, en particulier, de Marc Simoncini, Poids lourd et l'un des « parrains » du Net français, le créateur de Meetic a décide fin mars d'attaquer via son fonds Jaina. Il a investi 7,5 millions d'euros dans lentilles-moinscheres.com un site opérant depuis l'Allemagne et fonde en 2005 par Orianne Garcia, autre figure de l'Internet hexagonal. Ambitieux comme d habitude, Marc Simoncini entend ni plus ni moins faire de Sensée- le nom du nouveau groupe - le leader de la vente d'optique en ligne, en ajoutant les lunettes de vue et de soleil aux lentilles. Le jeu, il est vrai, en vaut la chandelle. Le marche français de l'optique lunetterie pesé 5,3 milliards d'euros (juin 2009 a juin 2010) selon l'institut GfK, dont 52% pour les verres, 25,4% pour les montures, 9% pour les solaires, 6,6% pour les lentilles et 7% pour des produits divers. Et visiblement le métier attire. En dix ans, le nombre de magasins a bondi de 8 000 a 11000 Chaque année, plus de 2 000 opticiens sortent des écoles BTS en poche, contre 80 ophtalmologues



L'optique, secteur quasi subventionne

Un marche un peu spécifique, que certains n'hésitent pas a qualifier de quasi subventionné, si la Sécurité sociale ne prend en charge que 5% environ de la facture de l'optique correctrice, les complémentaires en assument 45% - l'optique représente 20 a 25% de leurs coûts santé - et le client 50% ! Qui n a pas vécu l'expérience de se voir demander le nom de sa mutuelle a peine franchi le seuil de la boutique7 Difficile, aussi de pouvoir vraiment faire jouer la concurrence lorsque les prix des verres ne sont pas affiches et que s'empilent les options coûteuses (verres amincis, anti-reflets ), les promotions (deuxième, voire troisième paire gratuite) Le prix final s'en ressent. Une paire de lunettes correctrice revient a 430 euros en moyenne, certaines - pour les verres progressifs - dépassant les 1000 euros ! « Pour des raisons de cout, plus de 3 millions de personnes déclarent ne pas porter de lunettes ou ne pas les renouveler assez souvent », affirme ainsi Marc Adamowicz. C'est bien evidemment ce coin que veulent enfoncer les e-opticiens. Ils attaquent donc sur les prix, forts de marges plus faibles, puisqu ils n'ont pas de magasin physique, et de verres qui ne sont pas toujours de dernière génération, sans pour autant être de mauvaise qualité. Happyview vante des packs monture + verres a 39 euros et a 169 euros pour une paire de progressifs ! Marc Simoncini lui assure vouloir diviser par deux le budget optique des Français, a produits identiques. Le rapport entre les prix de vente au public en boutique ou sur le Net est de l'ordre de 2 a 3, assure l'étude d'impact du projet de loi. Quant aux coefficients appliques chez les opticiens lunetiers traditionnels sur les verres correcteurs - de 3,5 a 5 en moyenne -, ils seraient « probablement inférieurs, de l'ordre de 2 a 2,5 sur Internet» précise l'étude. A cela, les opticiens répondent qualité, risque santé et confort, en particulier pour les verres progressifs, en mélangeant parfois les notions. Principal grief: des prises de mesure via Internet - écart pupillaire et centrage vertical - imprécises et susceptibles d'engendrer des problèmes de santé. «Nous sommes contre la prise de mesure sur Internet, on ne vendra jamais de verres correcteurs en ligne », affirme-t-on chez Afflelou. « Les lunettes, c'est un produit technique de santé», rappelle Didier Papaz, le PDG du groupe Optic 2000. «Nos méthodes de mesure sont au moins aussi efficaces que celles des opticiens», rétorque Marc Adamowicz.



Pas de lunettes pour les enfants

Les spécialistes, eux, renvoient les protagonistes dos à dos. Ophtalmologue, chef de service au CHU de Bordeaux et ancien président de la Société française d'ophtalmologie (SFO), Joseph Colin est formel : « II n'y a aucune étude épidémiologique, on sait juste sur la seule base de constats en officine que 5 à 10% des patients ne sont pas à l'aise avec des lunettes ou ne les tolèrent pas. Mais des lunettes mal centrées ne provoquent pas de pathologies ! Au pire, une intolérance ou un simple inconfort. Je ne fais pas la promotion de la vente sur Internet, mais si la question est de savoir s'il y a un risque pour la santé, à condition d'exclure les clients à pathologies spécifiques, jusqu'à preuve du contraire, c'est non. » Les sites, d'ailleurs, ont défini les limites de leur business et excluent de leur offre les enfants et les fortes corrections notamment pour la presbytie. Ils ne couvrent qu'environ 80% du marché, soit quand même 32 millions de clients potentiels. La vente en ligne ne bouscule pas pour autant le marché, même si le vent peut tourner. Maher Kassab, PDG du cabinet Gallileo Business Consulting en témoigne: «6% des porteurs de lunettes ont déjà connu une expérience d'achat en ligne de lunettes de vue ou de lunettes/loupes prémontées et 21% de solaires. Et quand on interroge notre panel, il se partage en trois tiers : les réfractaires au e-commerce, ceux qui ne connaissent pas l'existence des sites et les irréductibles qui craignent pour leur santé. Le potentiel de conquête est donc d'au moins deux fiers, les deux premiers. » Autre signe diffus : les opticiens voient de plus en plus souvent des clients venir chez eux faire mesurer leur écart pupillaire ! Pour autant, pas de razde-marée à craindre. Aux Etats-Unis, la vente d'optique en ligne, lentilles comprises, a croqué moins de 10% du marché en plus de dix ans. En France, sa part serait de 2 à 3%.



" A condition d'exclure les clients à pathologies spécifiques, il n'y a pas de risque pour la santé. Des lunettes mal centrées ne provoquent pas de maladies." JOSEPH COLIN. OPHTALMOLOGUE



« Si au total, un jour, cela représente 6 à 7% des 11 millions de paires correctrices du marché français, ce sera bien ! » estime Marc Adamowicz. « La menace est raisonnable », avoue quant à lui Didier Papaz. Le PDG d'Optic 2000 (1350 points de ventes dont 180 Lissac) insiste sur l'absence de réseau des e-opticiens : « Difficile de rassurer l'internaute sans cela. » Ce sont surtout les magasins déjà positionnés sur le prix (GrandVision, Optical discount...) et représentant 15 à 20% du marché qui risquent de souffrir. Même analyse pour Arnaud Ploix, l'ex-directeur général de Krys, autre gros acteur du secteur. Ce groupe coopératif (Krys, Vision +, Lynx Optique et Lun's) annonce 800 adhérents, 1350 magasins et une centrale d'achat qui fournit plus de 5 600 points de vente en Europe. « Au-delà de la santé, il est question de confort visuel. Et là, la qualité du réseau joue... » Confrontés à l'inquiétude croissante des opticiens de boutique, les deux poids lourds ont malgré tout décidé de se lancer eux aussi dans la bataille ! Krys a dégainé le premier, en ouvrant son site début 2011. Le client sélectionne son opticien - lequel reste le pivot incontournable du système -, saisit son ordonnance, choisit sa monture et ses verres, paye en ligne s'il le veut... Puis se rend en magasin pour les mesures, le montage final... Pas de quoi révolutionner le réseau. « Nous allons faire un peu comme la Fnac ou Darty, expliquait Arnaud Ploix. Le site est considéré comme une extension du réseau physique et a pour vocation d'être plutôt notre plus gros magasin, avec un chiffre d'affaires qui pourrait atteindre 5 millions d'euros. » A comparer aux 905 millions réalisés en 2010 parle groupe Krys... De son côté, Optic 2000 lancera son site marchand en fin d'année. « Nous pensons qu'Internet sera en réalité un vecteur de trafic dans nos magasins », explique Didier Papaz. Chacun, au final, y retrouvera peut-être son compte. Et le client?



(1) Dans le cadre d'un projet de loi renforçant les droits, la protection et l'information des consommateurs, l'article 6 prévoit un délai de rétractation de sept jours francs, pour garantir une correction adaptée de la vision et protéger la santé de l'acheteur d'optiquelunetterie en ligne.



Article de CLAUDE VINCENT



Le 02 Septembre 2011
Enjeux-Les echos

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